Ne pas oublier

Je pense à ce jour où j’ai eu l’immense chance de pouvoir passer une après-midi avec Lucie Aubrac, résistante pendant la Seconde Guerre. Je l’ai rencontrée lorsque j’avais vingt ans, elle en avait près de quatre-vingt-dix. Elle était presqu’aveugle, et sa santé vacillait. Pourtant elle continuait sans relâche à visiter des évoles à travers la France afin de montrer aux jeunes générations l’importance du sens civique et de la responsabilité.

Lorsqu’on lui demandait comment elle avait rejoint la Résistance, elle haussait simplement les épaules et expliquait qu’il n’y avait simplement pas d’autre solution. Pas d’autre solution que de se rendre à la Gestapo devant Klaus Barbie. Pas d’autre solution que celle de risquer sa vie quotidiennement pour défendre ce en quoi elle croyait, et d’essayer de défendre et libérer son pays du joug et de la barbarie nazi. Quand on lui demandait si elle avait connu la peur, elle s’énervait presque qu’on puisse poser une telle question : elle faisait simplement ce qu’il y avait à faire, à un moment donné, et il n’y avait tout simplement pas d’alternative.

Je crois que c’est cette rencontre qui m’a appris la résilience. Et Lucie Aubrac me l’a apprise avant même de prononcer ses premiers mots dans cette salle de classe où elle se rendait ce jour-là. C’était l’un de mes premiers reportages, et je l’attendais, un bloc-notes et un stylo en mains. Lorsqu’elle est arrivée, les collégiens se sont levés, et ont entonné Le Chant des Partisans. Elle a écouté, debout, solennelle, debout malgré son grand âge et sa santé, et son amour profond pour notre pays a semblé traverser la classe à ce moment. Elle n’avait encore rien dit, mais sa seule présence avait suffit pour que tout le monde ait les larmes aux yeux. Et lorsqu’elle a commencé à parler, d’une voix énergique, décidée, assurée, une voix de la professeure qu’elle avait été, ses mots ont résonné, profondément, en chacun.

A l’époque, je ne savais pas encore que l’on se retrouverait à la même croisée des chemins un jour, qu’il faudrait faire des choix moraux et que les masques tomberaient tout autour de moi. Mais j’ai compris, en lui parlant, ce que chaque personne possédant un sens moral lui devait, à elle et à tous ses semblables, ainsi qu’à leurs familles, qui se sont sacrifiées pour une cause plus grande que leur existence, qui ont par leur courage et leur bravoure permis à des générations de gens de vivre dans la paix. Une paix qui n’a malheureusement pas été universelle, mais qui pour ce qui nous concerne, nous a permis nos vies, telles qu’elles sont, imparfaites certes mais justement : perfectibles car nous en avons tout le loisir. La plupart d’entre nous ne connaissons ni la faim, ni le froid. Des fins de mois difficiles bien sûr, mais nous ne connaissons pas l’horreur qui a été un jour celle de la guerre. Nous subissons une société imparfaite qui a besoin de profonds changements, mais nous avons la liberté de nous battre pour leur accomplissement. Rien de tout cela ne serait possible aujourd’hui si nous ne nous étions pas débarrassés de l’extrême-droite.

Le vol noir des corbeaux sur la plaine, la première ligne du Chant des partisans, est une référence aux fous, aux extrémistes qui ont rendu possible et contribué à l’anéantissement de millions de vies pendant la Guerre. Les corbeaux, ce ne sont pas seulement les politiciens, si médiocres et dangereux soient-ils. Les corbeaux, ce sont des masses d’anonymes qui, un jour, ont donné par aigreur, passivité ou besoin de revanche, le pouvoir à des médiocres qui leur ont fait croire que leur seul pouvoir était celui de s’opposer. Pas de faire, ou de construire, juste se faire entendre. Or il ne suffit pas de s’opposer, de montrer sa colère. Il faut aussi agir. Contribuer à l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir, quelle que soit la raison pour ne pas voter ou voter blanc, ne permettra en rien davantage d’action. En revanche, il faudra répondre d’un tel choix face aux générations à venir.

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