S’abstenir contre l’extrême-droite est irresponsable

Je déteste les débats. J’ai mon opinion, une opinion parmi plusieurs, que je n’essaie pas d’imposer aux autres. Je déteste devoir m’en justifier, tout comme je n’essaie pas de faire penser mon entourage comme moi.

L’une des choses qui me tient à coeur, c’est une certaine conception de la société telle qu’elle devrait être de façon idéale; une communauté et une manière de vivre ensemble qui irait au-delà des dimensions caduques que sont devenus les cadres sociaux, culturels et nationaux. Cela me fait depuis toujours m’orienter à gauche du spectre électoral. J’ai sans doute peu d’amis de droite. Mais tous mes amis, quelle que soit leur orientation politique, partagent je crois un sens de la justice, de l’égalité des personnes et des chances, idées qui me semblent aller au-delà de toute considération politique.

Hier soir, comme des millions de Français, j’ai constaté que mon candidat n’a pas réuni assez de voix pour passer au second tour. Mon candidat: Benoit Hamon. Ces dernières semaines, c’était dur de le soutenir: je me suis entendue dire qu’il fallait voter utile, que le choix Hamon était utopique, que la seule solution était Jean-Luc Mélenchon. En mon âme et conscience, et parce que je suis loyale, j’ai choisi de faire partie des 6% d’électeurs qui avaient encore foi en un programme socialiste. Après l’annonce des résultats hier soir, le Hamon-Bashing qui avait débuté dès lors que les défections au sein de son propre parti avaient commencé a été plus intense que jamais, et s’est orienté, plus encore que contre le candidat lui-même, contre son électorat. J’ai lu des mots remplis de mépris, dédain, haine même de la part de certains mélenchonistes par exemple, envers les tenants du vote Hamon.

Le principe même d’une démocratie, c’est d’offrir que la République, littéralement la “chose publique”, soit voulue par le peuple. Ce peuple, dans les institutions qui sont les nôtres, s’exprime de la façon qu’on connaît. On peut décider de voter utile, tout comme on peut décider de voter de façon tout à fait subjective pour le candidat dont le programme nous semble le mieux à même de répondre aux besoins de notre pays.

Nous avons chacun, en fonction de notre position sur l’échelle sociale, des raisons de préférer l’un ou l’autre de ces candidats. Cependant, la chose publique est un bien commun; notre pays est un jardin que nous devons cultiver ensemble. Emmanuel Macron, s’il est élu président, et mène ainsi une politique européenne libérale qui continue sur le modèle allemand ne changera rien à ma vie de tous les jours. Parce que, comme lui, je fais partie d’une classe privilégiée de la population. Ce n’était pas mon candidat, parce que je ne pense pas qu’il soit le mieux placé pour défendre les plus faibles, mais les résultats d’hier soir rendent évident le fait que ça le devient désormais.

Pourquoi?

Comment, en 2017, avec ce que l’on aurait dû apprendre du passé, comment avec tous les outils d’information dont on dispose pour s’éduquer, pour se former à son devoir civique, comment se fait-il qu’hier nous n’ayions pas ressenti le choc du 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour de l’élection présidentielle? Comment les partisans d’Emmanuel Macron semblent déjà crier victoire alors que près d’un Français sur cinq pense que le pays ira mieux s’il est dirigé par quelqu’un qui veut faire imploser l’Europe, priver la France d’une monnaie qui, somme toute, est relativement stable?

Comment se réjouir de constater que plus de 21% des Français pensent aujourd’hui que le choix d’extrême-droite, un parti politique construit sur une rhétorique protectionniste, isolationniste, chauviniste dépassée, sur un racisme évident, sur la haine et la peur de l’Autre dans un monde où les frontières ne font plus sens, est un choix qui leur permettra de vivre mieux? Comment ceux qui se sentent incompris et exclus par les classes dirigeantes actuelles peuvent-elles penser un seul instant que l’extrême-droite leur proposera tout autre chose, alors que ce parti se construit justement sur le repli sur soi de quelques heureux à l’exclusion de tous ceux qui ne correspondent pas à l’idée surranée qu’il propose de la France: une France blanche, enfermée dans des traditions désuètes qui n’existe plus depuis longtemps, une France qui renie ses crimes passés et qui veut encore croire que sa place sur l’échiquier internationale est dûe uniquement à sa grandeur et non pas aux exactions infligées pendant des années à d’autres peuples?

Quel régime fasciste au monde a apporté une meilleure qualité de vie à sa population? Si un cynique se permet de me répondre qu’Hitler a construit des autoroutes, je réponds qu’il a envoyé à la mort non seulement 6 millions de personnes dans les camps mais que plus de 50 millions de personnes ont perdu la vie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il n’a pas commencé à imposer sa politique à Munich dans une brasserie en exposant ses desseins. Il a joué sur la frustration et les peurs d’un peuple floué. Il a joué sur ces peurs jusqu’à arriver à la position qui lui a permis de mettre en oeuvre la destruction de l’humanité. Ceci est l’extrême-droite. Ceci est le danger auquel la France fait face désormais. Suis-je alarmiste, catastrophiste, pessimiste? L’heure est trop grave pour ne pas l’être.

L’heure est trop grave aussi lorsque je lis, vois et entends des gens qui, mécontents des résultats, claironnent qu’ils vont s’abstenir, ou pire. Sans doute d’accord pour la première fois dans cette campagne, Benoit Hamon et François Fillon ont eu la seule réaction décente qui s’impose face à la menace que représente l’extrême-droite: ils ont appelé leur électorat à faire barrage à l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen.

On méprise ceux qui ont voté Hamon? Je réponds que l’irresponsabilité civique est de laisser la porte ouverte au fascisme. Ne pas s’opposer à l’extrême-droite va à l’encontre de tout sens commun, quelle que soit la déception pour ceux qui se disent insoumis. J’ai lu attentivement le programme de Jean-Luc Mélenchon. En mon âme et conscience, je ne l’ai pas choisi. Aujourd’hui j’en suis heureuse: cet homme cultivé, intelligent, que je croyais également profondément humain, mais dont le programme ne me convenait pas autant que le programme du candidat Hamon, n’a pas encore appelé à voter contre l’extrême-droite. C’est une erreur civique grave, qui sera peut-être très lourde de conséquence. C’est une erreur de jugement qui me choque, venant de la part d’un homme présent sur la scène politique et semblant vouloir oeuvrer au bien commun depuis tant d’années.

Aujourd’hui, en regard de cette attitude profondément irresponsable et dangereuse, moi qui déteste les débats, aujourd’hui je méprise ceux qui pensent que l’insoumission consiste à risquer d’offrir en patûre son pays à la médiocrité, au racisme, au populisme et à l’extrémisme. Aujourd’hui, demain et pour les années à venir si l’extrême-droite remporte l’élection, je tiendrai chaque absentionniste pour responsable de ce malheur.

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