Cachez ce migrant que je ne saurais voir…, Europe, 2017

Un nom commun, d’abord: bêtise ordinaire. Un nom propre, ensuite, Jujunud de Pardailhan. Ou plutôt, un pseudo sur un blog de voyage. Où Jujunud, une jeune femme d’une trentaine d’années (selon sa photo), l’air plutôt amène, s’inquiète:

“Bonjour,
Avec mon ami nous avons l’intention de partir en vacances au soleil et a la mer pour 15 jour donc nous avons optes pour Malte.
Mais voila ma mere me dit qu’il doit y avoir pas mal de migrants étant donne la position géographique de l’ile donc pour surement pas la meilleure destination en amoureux.
Est-ce qu’il y a des personnes qui y sont allées récemment ? Comment est-ce la bas ?
Je sais que c’est un gros problème et qu’il ne faut pas fermer les yeux sur cela mais nous voulons juste profiter de nos quelques jours pour se reposer sans avoir a nous inquiéter des plages ou endroits a voir.”

(source ici )

A la base, je suis tombée sur ce message parce que je voulais avoir plus d’informations sur la situation des réfugiés à Malte. En lisant ces quelques mots, je suis au moins informée sur l’état d’esprit qui caracole en tête des résultats de recherche.

Alors voilà, Jujunud, tu ne me liras jamais, mais ton message m’a tellement retournée que je vais te répondre quand même. Jujunud, j’espère que l’été dernier, tu as pu passer de bonnes vacances, sur la plage, la tête dans le sable comme tu le voulais. J’espère qu’aucun migrant n’a perturbé tes petites balades romantiques sur la plage, et que ta mère ne s’est pas trop inquiétée du nombre de réfugiés qui se trouvaient autour de toi.

Ensuite, Jujunud, je vais quand même arrêter le second degré: tu vois, ton message m’a donné envie de vomir. Déjà, je ne sais pas ce qui est le plus pathétique: ton propos ou ce que ça montre de ton éducation, tant sur le fond que sur la forme. Au-delà du côté affligeant, ça me rend surtout désolée pour le monde en général, de savoir que tu n’es sans doute même pas la seule à poster ce genre de choses, et qu’en plus tu ne te rends même pas compte à quel point tes mots sont violents. C’est l’abnégation de l’humanité. Tu te penses sympa parce que “c’est vrai que c’est triste”, en gros, mais quand même, il faudrait voir à ce que cette réalité-là ne viennent pas empiéter sur ta réalité à toi: une sable ensoleillée avec ton mec.

Là, j’ai envie de t’envoyer un lien vers un bon scénario post-apocalyp…ah non, juste un lien vers un rapport bien réel sur la situation des réfugiés, un rapport d’Amnesty International, ou du Haut Commissariat aux Réfugiés par exemple. Mais tu ne lirais pas ce rapport, parce que cette réalité t’est trop désagréable. Parce qu’il ne faut pas voir un enfant mort sur une plage, c’est le comble de l’indécence. Ou, pis encore, parce que tu t’es sûrement indignée de cette photo d’un enfant innocent (et peut-être même sans penser que cette plage aurait pu être celle de tes vacances), mais que les infos qui charrient tous les jours leurs flots de misère humaine disséminée aux quatre coins du monde te laissent indifférente. Parce qu’un enfant ça fait mal au coeur, en revanche ses parents, oncles, tantes, voisins et tous les autres êtres humains gravitant autour de lui, après tout on s’en fout. Ce n’est pas aussi symbolique qu’un petit humain. Or, ces vies-là, ce sont celles de gens qui ont été des enfants aussi un jour, alors pourquoi leur accorder si peu d’importance? Parce que ce n’est pas de la faute d’un gamin s’il se noie mais celle d’un adulte parce qu’il aurait eu la mauvaise idée de prendre la mer? Parce qu’une vie commencée de l’autre côté de la Méditerranée n’a pas la valeur de celles qui nous entourent? C’est cette indifférence envers tous nos prochains qui nous tue. C’est cette indifférence qui a transformé la Méditerranée en cimetière contemporain abject car absolument évitable. A une époque où l’on sait, où tout se sait, et où l’on se satisfait de savoir et de compatir deux minutes avant de tourner ses pensées vers quelque chose de plus plaisant, ce sont, entre autres,  des préoccupations comme les tiennes, tes soucis de vacances, qui font que ce monde ne tourne pas rond. En bon effet papillon, ce sont des gens qui partagent ton sentiment “surtout ne pas être dérangés”, qui font que l’on accepte de plus en plus de médiocrité, que l’on accepte graduellement la déshumanisation de toute une partie de l’humanité. D’une partie de nous-mêmes.

Je pourrais continuer encore sur dix, cent, mille lignes et t’expliquer pourquoi il se peut que tu croises un migrant sur ta route. Je pourrais te raconter cinquante histoires qui m’ont été contées, aux quatre coins de l’Europe, où j’ai vu des gens qui n’étaient pas d’ici. Ces histoires, elles sont toutes plus horribles les unes que les autres. Je pourrais aussi te dire ce que ça fait de les entendre, te dire à quel point le dernier de mes soucis après en avoir pris connaissance, est de trouver une plage où marcher en paix avec mon amoureux. Mais je pourrais aussi ajouter que, riche de ces histoires, je peux savourer un rayon de soleil, un amoureux et la douceur de mon confort quotidien sans doute davantage que si j’avais peur de croiser un pauvre pendant mes vacances.

Si je te disais tout ça, je crois que tu n’entendrais pas, et c’est bien ça qui est terrible. Le jour où tu croiseras un humain sur ta route qui te révélera avoir tout perdu, tout quitté, et qui sera là devant toi à te raconter son histoire, à partager avec toi la seule chose qui lui reste, sa mémoire, aussi triste soit-elle, tout ce que je souhaite est que tu sois en mesure d’ouvrir tes yeux et âme et de l’entendre.

 

20160201_163806
Where Europe lets humans die © Emmanuelle Chaze, February 2016

Heureusement, il y a aussi des gens qui, à l’inverse de Jujunud, se sentent concernés par le destin d’autres êtres humains. Ces gens-là sont solidaires des migrants, des réfugiés, des gens dans le besoin. Et la justice, parfois, les condamne. Vous pouvez manifester votre désaccord en signant cette pétition:

 

https://www.change.org/p/solidarit%C3%A9-avec-les-solidaires

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