“Abgrenzung” etc., 4 novembre 2016

Parfois, il m’arrive de m’énerver dans ma langue maternelle. C’est plutôt rare depuis quelques années, et c’est un léger avantage dans un pays étranger, on peut lâchement maugréer à tout va sans que son voisin comprenne. Mais bon, c’est quand même un plus sympa de s’énerver dans la langue du voisin, histoire qu’il comprenne aussi pourquoi il te saoûle. Mais là, ce soir, j’ai envie de râler en français. Un peu pour que mes collègues ne me lisent pas (sauf les profs de français, du coup), un peu parce que je reviens du pays, et que ça me manque, souvent.

La raison: un trop-plein de réunions, inutiles. L’un de mes deux métiers est confronté à une vague vraiment pénible de réunionite. La réunionite, c’est cette sale manie propre à beaucoup d’entreprises publiques et privées de faire perdre leur temps aux employés efficaces en les faisant boire du thé et ingurgiter des plateaux de petits fours en compagnie de gros planqués qui sont surtout là pour faire passer le temps tout en discutant de tout sauf de comment résoudre les nombreux problèmes qui ont donné lieu à ladite réunion. Dans l’enseignement, à Berlin, des réunions, il y en a tous les deux jours. La dernière, j’y suis pas allée, parce que franchement, j’avais d’autres choses à faire: préparer mes cours par exemple. Et je préfère être là pour mes élèves que pour mes collègues (que je salue au passage, au cas où). Attention, je vais à toutes les réunions obligatoires, il faut jouer au bon petit soldat, mais celles qui ne le sont pas, je zappe parfois. Alors, dès le lendemain, j’ai droit à des petits regards, et à cette remarque, d’une collègue sympa par ailleurs: “Tu n’étais pas là hier”. Je ne sais pas si c’était suivi d’un point d’interrogation, d’exclamation, d’un point tout court. Une question? Un reproche? Une constatation? J’ai répondu “Stimmt”, avec un petit sourire contraint. Je crois qu’il a trahi ma pensée: ben non, tu vois, j’étais pas là, comme tu as pu le voir, et alors? Vous allez changer les listes d’élèves, le mode d’examen, le ministre de l’Education va venir voir nos progrès demain? Et même que je ne te dois pas d’explication, en fait, donc pourquoi ça m’énerve?

C’était juste un prélude, parce qu’aujourd’hui, je suis allée en formation. C’est comme une réunion, sauf que ça dure toute la journée. J’enseigne à des enfants venus de pays en guerre. Aujourd’hui on devait bosser sur le thème “traumatismes et enfants traumatisés”. Autant dire qu’il fallait une bose dose de bonne humeur pour entamer la journée. Et là, vraiment, cette journée m’a fait mal. A cause du thème? Non. A cause de la façon dont il a été traité. Je suis fière d’habiter en Allemagne, parce que ce pays a accueilli un bon pan de toute la misère du monde depuis plus d’un an, contrairement au mien de pays, contrairement à beaucoup d’autres. Alors oui je vois avec plaisir, dans les powerpoint qui défilent, les milliards d’euros investis pour l’accueil des réfugiés, pour l’éducation des plus jeunes d’entre eux, pour la formation des profs des classes d’accueil dont je fais partie, pour cette formation aujourd’hui. Mais ce qui a vraiment du mal à passer, c’est le message qu’on nous a répété, sans cesse, pendant la journée. Comment gérer les traumatismes de nos élèves? Abgrenzung. Protégez-vous. Ne vous impliquez pas trop. Prenez soin de vous. Concrètement? Non, pas d’étude de cas, juste, protégez-vous.

Alors oui, un prof sain dans un corps sain, ok. Savoir reconnaître ses limites, encore ok. Mais prôner que la recette miracle pour bien intégrer des petits réfugiés qui, comme on nous le dit, ne sont pas tous traumatisés (non parce que c’est vrai que manquer de se noyer, voir des cadavres partout, survivre à des bombes, ils ont l’habitude, c’est une autre culture comme on dit), c’est de ne pas provoquer de discussion sur le passé et de se concentrer sur le hier und jetzt (ici et maintenant, mais ça fait plus dramatique en V.O.), ben ça ça me débecte. J’ai entendu des collègues dire “je suis prof, pas psychologue, moi ça me rend tellement triste d’entendre leurs histoires de Méditerranée”. Non pas qu’ils ont tort, au contraire, et moi aussi ça me rend immensément triste de savoir que n’importe quel être humain a vécu des atrocités, mais le côté “ah non alors on va pas reparler du passé, ça me met mal à l’aise”, ça me laisse quand même perplexe.

Notre conférencier, un psychologue scolaire, nous a bien expliqué la raison de ce malaise: surtout ne tentez pas de pseudo-psychologie avec vos élèves, des psys scolaires sont là pour ça. Il faut vous protéger de ces traumatismes a-t-il martelé. Empathiques mais pas trop. Se rappeler de laisser les problèmes à l’école. Et puis, vous risqueriez de réactiver des traumatismes enfouis chez le Jeune, qu’il nous a dit. Bien, on laissera donc pourrir les traumatismes jusqu’à ce qu’ils ne soient plus de notre ressort, après tout l’école n’est plus obligatoire que jusqu’à 16 ans, et on fera semblant de ne pas savoir que cette fille est battue par son père et que ce garçon a vu mourir toute sa famille sous ses yeux une fois passée la pause de midi. Attention, libre à nous d’écouter nos mômes s’ils se mettent à parler d’eux-mêmes, tout en leur rappelant qu’ils sont désormais en lieu sûr et n’ont plus de raison d’avoir peur, mais surtout il faut mettre une distance entre eux et nous, et les diriger vers les structures de soin – qui ne peuvent de toute façon pas les accueillir puisque les services psys sont débordés par l’afflux de réfugiés: un petit chiffre, 10 à 30% des cas peuvent être traités.

En fait, ce qui m’a dégoûtée de cette journée, ce n’est pas tant le propos: oui, il faut se protéger. Dans la vie en général, il faut mieux sortir avec sa combinaison de protection. Il faut mesurer ses propos, être vigilant, quand on conduit, quand on mange, quand on boit, quand on marche, quand on parle, quand on écrit, quand on aime. En fait il faut un peu avoir peur de tout. Et c’est la même chose quand on est prof, il faut faire attention, à soi, aux autres. Il faut vivre couvert de bandages de toutes sortes de peur de se faire une petite blessure en vivant trop fort. Alors oui, l’empathie a les limites de nos ressources propres et l’énergie n’est pas à revendre, à un moment c’est comme les énergies fossiles, si on surexploite il n’y en a plus, mais dans ce cas l’empathie c’est un peu notre énergie solaire, plus on l’expose et plus on reçoit des rayons qui nous rechargent, c’est donnant-donnant. Et est-ce qu’on est vraiment empathique si on se dit “pour ça je veux bien commisérer, mais alors attention là ça va déborder alors ne partagez pas toute votre misère”. Une bonne action, ça ne nous donne pas seulement, égoïstement, une bonne image de nous-mêmes, ça nous fait aussi voir un monde sans fards et toute expérience et relation aux autres en devient plus significative. Et l’empathie c’est par définition s’identifier aux sentiments d’un autre, et accepter de s’exposer à tout, même à la souffrance, au risque d’en pâtir un peu soi-même. En allemand, on dit Mitgefühl, Mitleid. On ressent ou on souffre avec l’autre. C’est un peu dramatique tout de même: la souffrance n’est pas un but en soi, mais si on décide d’aider quelqu’un, on le fait en connaissance de cause: on prend le bon comme le mauvais.

Alors vraiment, passer sept heures à s’entendre dire de surtout faire attention à ne pas trop donner de soi, et à poser des limites et des barrières entre soi et des enfants qui ont déjà tout perdu, à une heure où justement nos sociétés individualistes à outrance feraient bien d’ouvrir les yeux sur leurs prochains, ça m’a fait passer un sale vendredi. On aurait pu y passer une petite heure, comme il se doit, puis se concentrer sur de vraies solutions à de vrais cas de traumatismes auxquels nous sommes régulièrement confrontés en classe, ainsi que dans toutes les structures d’accueils pour personnes en difficulté, réfugiés ou non. Mais comme je n’ai pas attendu cette formation pour comprendre le concept d’Abgrenzung, j’écris ça en écoutant une volée de bols tibétains, je me dis qu’il y a de saines colères, et qu’heureusement la bienveillance existe encore, ça me permettra au moins de dormir tranquille.

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